Reflexions sociales et politiques du moment
« Quatre-vingts pays environ sont en situation de déficit alimentaire.
En 2008, une réaction de panique s'est emparée des marchés. Elle a été le fait des traders et des gouvernements qui ont imposé des restrictions aux exportations, ce qui a accéléré le mouvement. A ce phénomène s'ajoute l'augmentation de la production de biocarburant. Aux Etats-Unis, la part de la production de maïs destinée à l'éthanol sera cette année de 38,3%, contre 30,7% en 2008. Les stocks mondiaux de céréales - toutes céréales confondues -seront en 2011 de 427 millions de tonnes, contre 489,8 en 2009. Cette perte de près de 63 millions de tonnes est imputable pour plus des deux tiers aux Etats-Unis et à l'Union européenne.
L'agriculture - qui était jusque-là assez négligée -est redevenue une préoccupation majeure. Mais les investissements réalisés n'ont pas encore produit leurs effets. De plus, les fonds promis tardent à être débloqués. Sur les 20 milliards de dollars qui avaient été promis au G8 de L'Aquila en avril 2009, seuls 20% ont été déboursés. C'est très décevant.
D'autres engagements n'ont pas été tenus, comme celui des pays africains de consacrer 10% de leur budget à l'agriculture...
Il faut donc vraiment donner la priorité à l'agriculture vivrière et répondre ainsi aux besoins de consommation locaux. Il faut investir dans l'agriculture, mais il faut le faire de manière à soutenir la petite agriculture familiale, par exemple en soutenant les coopératives, en améliorant les voies de communication, les infrastructures, en permettant à ces agriculteurs d'avoir accès à de meilleurs moyens de stockage, en leur donnant une meilleure information quant aux prix, etc.
Les acheteurs de matières premières agricoles peuvent, par exemple, soutenir les agriculteurs en leur donnant une assistance technique, en favorisant un accès au crédit, aux semences, en leur garantissant des débouchés pour leur production...
Le problème, c'est la spéculation sur les marchés dérivés. Au départ, elle permettait au producteur de vendre sa récolte à l'avance pour s'assurer contre un risque de prix trop bas et à l'acheteur d'acheter à l'avance pour s'assurer contre un risque de prix trop haut. Mais, depuis 2005-2006 et la libéralisation des marchés de produits dérivés aux Etats-Unis, les investisseurs ont changé de nature. Fonds d'investissement, fonds de pension et autres fonds spéculatifs, qui ont une force de frappe financière considérable, ne sont pas des spécialistes des marchés agricoles. S'est alors développée une sorte d'économie casino avec une logique purement spéculative.
Il faut encourager les pays à reconstituer des stocks alimentaires pour lisser les prix. L'idée est de couper l'herbe sous le pied de spéculateurs, qui, par nature, fuient la certitude. Il faut imposer davantage de transparence sur les opérations de gré à gré sur les marchés dérivés, comme entend le faire le commissaire européen au Marché intérieur, Michel Barnier. Aujourd'hui, 92% des opérations sur les marchés dérivés se déroulent dans l'opacité la plus complète.
La décision dite de Marrakech qui accompagnait les accords de création de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) prévoit que, lorsque la balance des paiements d'un Etat est déficitaire en raison d'une brutale hausse des prix des denrées alimentaires, cet Etat bénéficie d'une assistance temporaire. Cette mesure n'a jamais été prise, car, entre 1995 et 2005, les prix des matières premières agricoles ont continué leur déclin structurel entamé au début des années 1980. Mais la situation a changé et cette décision mériterait d'être mise en oeuvre. »
Olivier de Schutter : «Vers une nouvelle crise alimentaire» in Les Echos le 11 janvier 2011