Reflexions sociales et politiques du moment
Le livre de Pierre Rosenvallon propose une « politique
des singularités », qui a pour but de tenter la conciliation de l’esprit de la République de la solidarité (époque de Jules ferry et de Léon Bourgeois) avec le siècle de l’individu, de
l’individualisation croissante des situations, des carrières, et des goûts.
Il s’agit de favoriser la réciprocité entre « concitoyens » et ce que l’auteur appelle un « esprit de communalité », tant s’effrite dans la société des inégaux l’idée de l’intérêt général et la conscience de ce que nous avons en commun.
Cette reconnaissance des la spécificité individuelle veut marier la philosophie socialiste de réduction des inégalités avec le libéralisme. Si bien que, de manière assez paradoxale, l’ouvrage s’ouvre sur l’égalité dans sa dimension collective et se clôt sur l’impératif du plus grand respect des différences de chacun.
Or, pour encourager les forces individuelles, le libéralisme politique classique croyait, lui, au ressort de la loi, dans son rapport avec la liberté, contrairement à une idée répandue. Les lois Deferre sur la décentralisation, par exemple, furent un acte de volonté politique, au service d’une revendication libérale, refusée par Napoléon, les libertés locales. Locke qui écrit que « là où il n’est pas de loi, il n’est pas de liberté », fait à la fois l’éloge de la différence individuelle et de la loi fédératrice de l’intérêt général.
Pierre Rosenvallon qui préfère mettre l’accent sur les relations interindividuelles, atténue le rôle central de la loi. Il retrouve par ce biais les choix du néolibéralisme actuel. Ce dernier prétend, en effet, par la gouvernance ou le management, s’appuyer sur les préférences et la pratique des individus eux-mêmes pour dégager les normes sui s’appliquent à tous, ce qui produit non pas un moindre Etat mais comme le montre le juriste Antoine Garapon, un autorité plus étroite parce que moins visible, anonyme et démultipliée.
Elle supprime du coup l’espace de la distance et du conflit. Une « politique des singularités » même mue par de bonnes intentions risque de produire davantage de bureaucratie enquêteuse, de surveillance administrative.
Alors même que l’Etat en sait déjà trop sur nous à travers ses dispositifs de surveillance et d’enquête.
Peut-être faudrait-il accorder moins à la société, en apparence, et attendre plus de la loi fondée sur un choix démocratique clair, qui pourrait laisser davantage d’espace et d’indétermination à l’individu.
Le premier amendement constitutionnel américain suffit à régler tous les conflits de la liberté d’expression.
Les respect des singularités ne passe pas nécessairement par leur affichage, ni par l’attente de la reconnaissance interindividuelle qui risque d’aviver les amours-propres et d’accélérer LA COURSE AUX INEGALITES.
Texte largement inspiré d’un article de Lucien Jaune dans « Le Monde » du 2 septembre 2011.