Reflexions sociales et politiques du moment
Extrait d’un texte du Monde du 13 juin 2023
Entretien avec l’économiste Robert BOYER
Texte très éclairant
"Depuis les années 80, les crises financières dérivent d’innovations qui suscitent un excès de liquidité conduisant à de mauvaises allocations de capital......
On est entré dans un cycle de crises démocratiques dès les années 90, notamment avec l’extension trop rapide de mécanismes de marché qui déchirent les liens de solidarité. Au cous des dernières années, nous observons une montée des chefs charismatiques, y compris dans les démocraties occidentales, qui évoque des périodes plus anciennes. Mais ce n’est pas une simple répétition : cela témoigne de l’incapacité à délibérer et à négocier de nouveaux compromis institutionnalisés.
Les capitalismes actuels sont traversés d’un nombre important de formes d’organisations, réputées régressives, qui sont réactivées dans la modernité. Je pense notamment à l’importance du travail forcé ou à d’autres formes de subordination directe des travailleurs, qu’il s’agisse des Ouïgours en Chine, des immigrés en Arabie Saoudite ou des paysans tenus par le crédit en Asie.
L’accaparement et la prédation sont d’autres formes «archaïques» tout à fait importantes dans les économies actuelles: la conquête brutale, les achats massifs de terres, ou encore l’absolutisme du droit de propriété du sol et du sous-sol, qui semblaient avoir disparu avec le capitalisme industriel, forment le cœur d’un nouveau régime d’appropriation que l’on peut observer dans des pays comme le Venezuela, l’Arabie Saoudite, la Russie ou la Chine, mais aussi chez nous.
On peut aussi évoquer la fragilisation de la vérité et de la confiance dans les connaissances scientifiques. Nous semblons revenus de ce point de vue à des époques que nous pensions révolues, où il fallait mener le combat en faveur de la raison contre les superstitions. Au cous des dernières années les sciences sociales ont été très attentives aux formes variées de la construction de l’ignorance vue comme une arme politique, notamment dans les domaines environnementaux. Ainsi les pétroliers qui ont une énorme influence ont pesé très lourd pour dissimuler les questions environnementales, ce depuis les années 70.
Dernier exemple : le nouveau capitalisme de plate-forme. Ces plate-formes sont technologiquement très modernes mais la captation de profits qu’elles opèrent sur des marchés mondialisés resssemble à certains phénomènes analysés dès la fin du XIXième siècle. Enfin d’autres chercheurs y perçoivent les bases d’un «techno-féodalisme» : nous sommes comme les sujets des Gafam (Google, Amazon, Apple et Microsoft) et vivons dans un territoire qui ne nous appartient plus."