Reflexions sociales et politiques du moment
Source: "Le Monde" du 24 juillet 2022
Petits pénis de tous les pays, unissez-vous !
Et s’il existait un Front de libération des organes génitaux masculins de petite taille, avec
des revendications de plus ou moins grande envergure ? Cet été, la chroniqueuse de « La
Matinale » aborde le sexe par son versant fiction.
A quoi pensent les sextoys ? Comment écrire un film porno politiquement irréprochable ?
Parce que certaines questions n’ont pas (encore !) de réponse, le plus sage est
certainement de les inventer. Cet été, la chroniqueuse de « La Matinale » Maïa
Mazaurette aborde le sexe par son versant fiction.
Chers membres du corps médical, du corps politique et des corps caverneux
intermédiaires, chers membres en général, c’est un cri de colère que nous lançons
aujourd’hui, nous, les partisans du Front de libération des petits pénis (FLPP). Cette
colère, longuement enfouie dans la honte et les boxers trop larges, va désormais exploser
à la face du monde. Ces phallus que vous ne sauriez voir, nous allons vous les mettre
sous le nez.
Peut-être êtes-vous tentés de ne pas prendre cette menace au sérieux ? Le dédain
constituerait, pourtant, une monumentale erreur, car non seulement notre rage est de
taille, inversement proportionnelle à nos organes, mais la détermination d’hommes ayant
survécu au sacerdoce d’une existence entière de moqueries n’est pas à prendre à la
légère.
Peut-être également ignorez-vous notre existence ? Sachez pourtant que le FLPP défend
les intérêts et la dignité des pénis de moins de 10 centimètres en érection depuis 1889.
Nous avons nos réseaux. Nous avons nos astuces pour nous changer discrètement à la
piscine. Mais aujourd’hui, avant tout, nous avons de la colère.
Cette hargne se dirige, d’abord, contre le corps médical et le corps enseignant, où se
perpétuent les clichés les plus abjects. Nombre de docteurs et de professeurs persistent à
ignorer non seulement la taille moyenne d’un pénis (13 centimètres en érection), mais
aussi l’indispensable travail de sensibilisation qui permettrait aux garçons de bien vivre
leur puberté avec un petit pénis (car trop souvent, on oublie que le petit pénis est une
question de santé psychologique).
Nous sommes de bien meilleurs amants
Ainsi, nous demandons l’inscription noir sur blanc dans les manuels scolaires, de la
maternelle aux écoles de médecine, de cette réalité scientifique : tout pénis, quelle que
soit sa taille, dispose de la même capacité à la miction, à la reproduction et au plaisir. A ce
sujet, rappelons que nos partenaires, en privé, nous plébiscitent – il n’est pas aberrant de
supposer qu’à défaut de pouvoir recourir à la force brute, nous surpassions toutes les
attentes permises dans le domaine de la technicité. Disons-le franchement : nous sommes
de bien meilleurs amants.
Ce point étant précisé, revenons à nos revendications. Car nous sommes également
furieux contre le manque de représentation des petits pénis dans les médias. La
pornographie nous snobe : cette injustice, indéfiniment reconduite, nous exaspère. Cela
dit, pour des questions de cadrage, cette désaffection peut se comprendre.
Rien ne justifie, en revanche, la scandaleuse invisibilisation dont nous sommes victimes
dans les films et séries télé – et ce, au moment même où le pénis entame un processus
de banalisation dans sa représentation. De Game of Thrones à Sex Education, on sert
désormais des verges au public à tout bout de champ. Mais encore faudrait-il faire rimer
exhibition avec raison ! Non seulement tous les acteurs à petit pénis sont doublés pour les
scènes intimes, mais les prothèses couramment utilisées lors des tournages sont d’un
format déraisonnable, y compris quand le personnage est au repos. Et y compris quand il
a de petites mains.
Scandalisés par ce préjudice, nous exigeons l’instauration d’un quota de petits pénis, quel
que soit le type de contenu produit (de l’institutionnel au porno hardcore, en passant par la
publicité). Ce quota devra se calquer sur l’obligation de représentativité des femmes dans
les comités directeurs d’entreprise : 40 %. Des contrôleurs, équipés de simples décimètres
agréés par l’Etat, seront chargés de surveiller les castings afin qu’aucune discrimination
ne puisse avoir lieu et qu’enfin les dimensions XS se normalisent.
Ambitions radicales
Après la normalisation devrait venir (ou plutôt revenir) le temps du triomphe. Car, à terme,
le FLPP ne cache pas ses ambitions les plus radicales : nous luttons pour un retour aux
standards esthétiques de la Grèce antique, où le petit pénis était synonyme de contrôle de
ses pulsions et, par là même, incarnait la fiabilité morale. A celles et ceux qui douteraient
de la pertinence de cet élément de notre programme, nous rappelons que les Grecs ont
inventé la démocratie et le friand épinards-feta, deux marques indéniables de sagesse.
Envers le small-shaming (la « culpabilisation des petits pénis »), c’est tout simplement une
politique de tolérance zéro qui doit être décrétée : instauration d’un délit d’outrage sexiste
spécifique, pénalisation des insultes telles que « petite bite », rappel à la loi en cas
d’expression de type « mal doté par la nature », et enfin, sanction immédiate en cas
d’associations douteuses, comme « il a acheté une grosse moto pour compenser ».
Ces mesures, sans doute impopulaires dans un premier temps, devront être passées à
coups de 49.3 si nécessaire, tant la situation des personnes à petit pénis nous semble
indigne d’un Etat de droit.
C’est seulement lorsque la société aura agi dans ces trois directions que notre colère
pourra retomber : éducation, représentation, pénalisation. Bien sûr, certains objecteront
qu’il s’agit d’intérêts partisans. A ce sujet, nous tenons à affirmer que nous comprenons
l’inquiétude qu’a suscitée la scission du dernier congrès du FLPP, entre possesseurs de
petit pénis et possesseurs de micropénis. Les divergences nous semblent
malheureusement inévitables : les dimensions d’un petit pénis équivalent à la profondeur
standard d’un vagin, tandis que celles d’un micropénis ne correspondent objectivement à
rien. De notre point de vue, le petit pénis est une variation et le micropénis une déviation.
Rassurons cependant les observateurs politiques : même si nous comprenons la décision
des possesseurs de micropénis de quitter notre mouvement, nous négocions actuellement
la convergence des luttes. Comme l’affirmait avant-hier le président du Front de libération
des micropénis, qui préfère rester anonyme : « Quand on est tout petits, mieux vaut être
nombreux. »
Une majorité silencieuse
Et c’est sur cette force du nombre que nous voudrions refermer ce communiqué. De fait,
les possesseurs de petit pénis sont légion. La logique la plus élémentaire le démontre : si
l’érection moyenne est de 13 centimètres, c’est bien que, statistiquement, la moitié des
hommes sont en dessous.
Nous avons suffisamment longtemps été le continent noir du sexe, presque une majorité
silencieuse. Nous l’affirmons donc sans détour : nos exigences doivent être prises en
compte, sous peine de grève générale reconductible à l’infini. Vous pensiez que le Covid-
19, la canicule, l’inflation et les mouvements sociaux avaient sérieusement compromis vos
vacances ? Attendez donc de voir ce que 10 centimètres de colère pourraient vous infliger.
Maïa Mazaurette